Ci-dessous, un extrait d'un texte publié dans "Oeuvres complètes II" dans La Pléiade. Cet extrait est lui-même issue d'une allocution de Camus lors d'une conférence à l'Université de Columbia de
New-York en 1946. Ce texte dresse en somme le fruit des réflexions de Camus sur cette fraiche et sombre partie de l'Histoire, ce qui constitue "une vue pessimiste du monde et un profond optimisme
en l'homme".
A vous de lire, et de trouver vous-même le rapport avec l'article précédent. Je trouve personnellement cet extrait d'une construction et conviction incroyables. C'est un constat lucide et
implaquable. Enfin, même si le constat d'aujourd'hui serait quelque peu différent, les solutions proposées sont d'une efficacité redoutable.
"
Trop d'images les hantent encore pour qu'ils imaginent que ce soit facile, mais ils ont trop profondément éprouvé l'horreur de ces années pour accepter de la continuer. C'est
ici que commence pour eux ce véritable problème.
Il ne suffit pas de connaître la maladie. Il faut en guérir. Comment donc en guérir, quels remèdes immédiats pourrions-nous appliquer à notre mal ?
Si notre analyse [est] juste, quelles sont donc les caractéristiques de cette crise ? Elles sont :
1) la volonté de puissance,
2) la terreur,
3) le remplacement de l'homme réel par l'homme politique et historique,
4) le règne des abstractions et de la fatalité ; malgré A. France qui avait la philosophie courte, ce sont le sidées autant que les industriels qui tuent aujourd'hui les hommes.
5) la solitude sans avenir.
Si nous voulons résoudre cette crise, ce sont ces caractéristiques que nous devons changer. Et notre génération s'est trouvée devant cet immense problème avec toutes ses
négations. C'ets donc de ces négations mêmes qu'elle a dû tirer la force de lutter. Il était parfaitement vain de nous dire : il faut croire en Dieu ou en Platon ou Marx, puisque justement nous
n'avions pas ce genre de foi. La seule question était de savoir si nous allions accepeter ce monde où il n'était plus possible que d'être victime ou bourreau. Et si nous ne l'acceptions pas,
quelle raisons nous pouvions avoir à lui opposer.
C'est pourquoi nous avons cherché ces raison dans notre révolte même. Et nous avons compris ainsi que nous ne luttions pas seulement pour nous, mais pour quelque chose qui
était commun à tous les hommes.
Nous avons compris que dans un monde privé de sens, l'homme du moins gardait un sens. [...] Nous avons compris que puisque certains d'entre nous
avaient accepté de mourir pour cette communauté par laquelle tous les hommes communiquaient entre eux,
c'est qu'ils y avaient trouvé une valeur plus importante que leur existence
personnelle et, par conséquent, sinon une vérité, du moins une règle de conduite. Oui, c'est cette communication que nous avions à opposer. [...] Et nous savions alors ce que nous
devions faire en face de ce monde déchiré par sa crise.
Nous devons :
1) appeler les choses par leurr nom et bien nous rendre compte que nous tuons des millions d'hommes chaque fois que nous consentons à pensercertaines pensées. On ne pense pas
mal parce qu'on est meurtrier. On est meurtrier parce qu'on pense mal. [...]
2) la deuxième chose à faire est de décongestionner le monde de la terreur qui y règne et qui l'empêche d e penser bien.
3)
la troisième chose à faire est de remettre, chaque fois qu'il sera possible, la politique à sa vraie place qui est une place secondaire. Il ne s'agit pas, en effet,
de donner à ce monde un évangile ou un catéchisme politique ou moral. Le grand malheur de notre temps est que justement la politique prétend nous munir, en même temps, d'un catéchisme, d'une
philosophie complète et même quelquefois d'un art d'aimer. Or le rôle de la politique est de faire le ménage et non pas de régler nos problèmes intérieurs. J'ignore pour moi s'il existe un
absolu. Mais je sais qu'il n'est pas de l'ordre politique. L'absolu n'est pas de l'affaire de tous : il est l'affaire de chacun. Et tous doivent régler leurs rapports ntre eux de façon que chacun
ait le loisir intérieur de s'interroger sur l'absolu. Notre vie appartient sans doute aux autres et il est juste de la donner quand cela est nécessaire. Mais notre mort n'appartient qu'à nous. Et
c'est ma définition de la Liberté. C'est le travail des législateurs et des faiseurs de constitutions.
4) la quatrième chose à faire est de rechercher et de créer, à partir de la négation; les valeurs positives qui permettront de concilier une pensée pessimiste et une action
optimiste. C'est là le travail des philosophes.
La cinquième chose à faire est de bien comprendre que cette attitude revient à créer un universalisme où tous les hommes de bonne volonté pourront se retrouver.
C'est
le travail de tous.